RÉSUMÉS DES INTERVENTIONS

Vous trouverez ci-dessous les résumés de toutes les interventions (hors interventions des grands invités). Ils sont classés par ordre alphabétique des noms des intervenants.

Vous pouvez également télécharger les résumés ici.

  1. Alice BERTHON

La Guerre de quinze ans (1931-1945) : le musée peut-il être un lieu de réconciliation des mémoires ?

Les manuels scolaires japonais d’histoire font régulièrement l’objet de conflits mémoriels très médiatisés entre le Japon, la Chine et la Corée, et notamment sur le traitement historique des « femmes de réconfort » et du massacre de Nankin. Ces polémiques sont telles qu’elles ont motivé la création de deux musées : l’un se trouve en Chine, le Mémorial du massacre de Nankin ouvert en 1985, et l’autre en Corée, le Musée de l’indépendance de la Corée ouvert en 1987. Qu’en est-il au Japon ? Si les musées régionaux sont parfois censurés, certains ne se risquent tout simplement pas à aborder cette histoire contemporaine jugée trop sensible. Le Musée national d’histoire et de folklore a lui-même mis plus de 25 ans avant d’inaugurer sa galerie présentant les conflits du XXe siècle, galerie initialement prévue quelques années après l’ouverture du musée en 1982. Mise à part des critiques à l’intérieur du Japon sur le traitement des suicides collectifs lors de la bataille d’Okinawa, elle n’a pas fait l’objet de contestation par les pays voisins. Ce Musée aurait-il réussi à réconcilier les mémoires ? Enfin, le Musée sur l’histoire coloniale japonaise en Corée vient d’ouvrir ses portes à Séoul en août 2018. Quel rôle peut-on espérer des musées ? Peuvent-ils être des lieux de dialogue inter-mémoriel ?

  1. Julie BROCK

Katô Shûichi et la méthode comparatiste – A travers l’analyse de son interview « Dépasser le nationalisme et les mots » (NHK, 2000) –

 2019 marquera le centenaire de la naissance de Katô Shûichi (1919-2008). En 2000, celui-ci donna à la chaîne de télévision NHK une longue interview dans laquelle il commentait toutes les guerres qui ont émaillé le XXe siècle dans le monde entier. Cette interview fut diffusée en quatre volets de 90 minutes. Notre propos est d’analyser le quatrième et dernier volet, intitulé « Dépasser le nationalisme et les mots », pour montrer que le discours de Katô se construit selon une méthodologie comparatiste. Tout d’abord, la critique de la constitution japonaise répond à la nécessité de fonder pour ainsi dire un « socle » sur lequel pourront tenir les éléments de la comparaison – en l’occurrence Katô critique le mot minzoku employé dans la constitution japonaise, lui préférant le mot people employé dans la constitution américaine -. De même, le mot koku (dans kokugo ou kokubungaku), qui ne peut s’employer qu’en parlant du Japon, induit une vision essentialiste d’un monde où le Japon existerait telle une entité comparable à nulle autre. Katô porte ensuite son interrogation sur le caractère collectiviste souvent considéré comme un des traits spécifiques de la culture japonaise. Concluant sur la nécessité de changer de paradigme pour construire un monde pacifiste et ouvert, il donne trois exemples tirés de l’œuvre de Confucius, du cinéma et du théâtre, pour fonder la notion d’une individualité bien comprise. Notre communication analysera la manière dont le discours se construit dans la langue originale, et comment la rhétorique japonaise est mise au service d’une didactique visant à définir l’individu dans son caractère particulier et universel.

  1. César CASTELLVI

La féminisation des rédactions dans la presse quotidienne japonaise

La profession journalistique est encore très largement structurée sur le modèle du salarié rattaché sur le long terme à son entreprise et dont la promotion s’effectue à l’ancienneté. Néanmoins, même si la féminisation des rédactions reste limitée à moins de 20% des effectifs, les embauches de femmes dans la presse écrite atteignent 40% des embauches totales en 2017. L’objectif de cette communication est de comprendre comment ce processus vient bouleverser les normes de travail et de gestion des carrières encore marquées par la figure du salarié masculin.

On commencera par montrer les liens entre les transformations du lectorat et les premières politiques de féminisation pendant la période de haute croissance. On expliquera ensuite les mécanismes du plafond de verre qui continue de limiter l’accès aux femmes aux positions à responsabilité dans les domaines éditorial et managérial. Dans un dernier temps, on réfléchira aux effets de la place grandissante du thème de l’articulation entre vie professionnelle et vie privée sur les recrutements et la gestion des carrières internes.

Les matériaux proviennent d’entretiens semi-directifs avec 26 femmes reporters, d’une enquête par observation participante menée au sein d’un quotidien nationale entre février 2014 et septembre 2016 et d’un travail d’analyse statistique.

  1. Chiharu CHUJO

Les discours stratégiques de musiciens contre le nucléaire dans la période post-Fukushima, via les messages de Kishida Shigeru (Quruli) et UA

Depuis le 11 mars 2011, le nombre conséquent de témoignages apportés par des artistes opposés au nucléaire a conduit les chercheurs à mettre en lumière le rôle prépondérant de la musique dans les mouvements sociaux du Japon post-Fukushima. Si leurs discours résistants sont tangibles, peu de musiciens les présentent toutefois au travers du marché de l’industrie musicale. Certains d’entre eux introduisent astucieusement leur affirmation contestataire, tantôt en catimini dans leurs œuvres, tantôt par le biais d’autres moyens. Dans cette communication, nous présenterons le cas de deux musiciens japonais célèbres, mais peu connus en tant qu’artistes rebelles, Kishida Shigeru (1976-) et UA (1972-). Nous nous pencherons sur la tactique habilement élaborée par les créateurs dans l’univers de la musique populaire japonaise à l’ère post-Fukushima ; ce monde-là demeurant toujours contraignant vis-à-vis des œuvres perturbatrices.

  1. Clément DARDENNE

Le potentiel de carrière des femmes parlementaires au Japon

La question relative à la féminisation du corps politique est un sujet important qui s’impose à travers le monde. Elle se pose d’autant plus au Japon, où la très grande majorité des postes électifs est occupée par des hommes. En particulier, même si la situation s’améliore au fil des années, les deux chambres législatives peinent encore à s’ouvrir aux femmes (à peine 14% des législateurs en 2018).

Le monde politique diffère des autres sphères professionnelles en cela qu’une première victoire électorale ne garantit en rien une carrière faste. Au contraire, il rend nécessaire l’accumulation, la mise en œuvre et le déploiement de tout un éventail de ressources afin de maximiser ses chances de réélection. La littérature japonaise a d’ores et déjà bien identifié les multiples raisons culturelles, sociales et institutionnelles qui minimisent les chances qu’ont les femmes d’être élues une première fois. Mais elle demeure plus discrète lorsqu’il s’agit de prendre pour objet d’étude celles qui sont déjà parvenues à franchir l’étape de l’élection.

Cette communication présente un double objectif. Elle se propose dans un premier temps de revenir sur les facteurs limitant la première victoire électorale des femmes à la Diète depuis le début du XXIe siècle. Puis il s’agira d’analyser les difficultés de réélection et donc les potentiels de carrière propres aux femmes en nous basant sur une étude systématique des parcours de vie des parlementaires ainsi que sur des entretiens semi-directifs menés auprès de plusieurs femmes parlementaires.

  1. Arthur DEFRANCE

Être au pinacle et jouer au renégat : les poèmes chinois de Fujiwara Maro 藤原万里 (695-737)

Fujiwara Maro appartient à l’un des clans aristocratiques les plus puissants de son temps, l’époque Nara (710-794), son père Fujiwara Fuhito, est un ministre puissant et le premier des Fujiwara à avoir réussi à faire épouser sa fille à un futur empereur, Shômu (r. 724-749) et la mort du prince Nagaya en 729 a permis à la famille d’éliminer un rival sur le plan politique et culturel. Outre quelques poèmes dans le Man’yôshû, Maro a laissé cinq poèmes de banquet précédés d’une préface en kanbun dans le recueil de kanshi intitulé Kaifûsô (752) et l’on peut-être à première vue surpris d’y lire que Maro s’y présente comme un anticonformiste, le « fou dans un âge de sagesse » (聖代之狂生) et qu’il convoque dans ses références les Elégies de Chu (楚辞) et la figure du ministre fidèle mais incompris Qu Yuan (屈原), ainsi que des figures excentriques de la littérature des Six Dynasties (220-589). L’examen de ces poèmes, croisé avec l’historiographie de la période (Shoku-Nihon-gi, Tôshi-kaden), doit permettre de montrer que l’utilisation des références à la culture chinoise dans le Japon de Nara correspond à une vision différenciée de ce corpus (un sens historique et une orientation politique sont perçues dans certaines œuvres chinoises), à une distribution des influences littéraires selon les contextes littéraires (banquets à la cour ou banquets privés) et à une utilisation politique adaptée au contexte japonais.

  1. Elise DOMENACH

Tell The Prime Minister (2015) : Filmer le mouvement anti-nucléaire de 2011 dans l’héritage de 1968.

Je propose de présenter et analyser la manière donc Oguma Eiji, historien et sociologue spécialiste des mouvements sociaux japonais (professeur à l’Université Keio, auteur en 2005 d’un ouvrage de référence sur 1968) a documenté le mouvement anti-nucléaire japonais suivant la catastrophe de Fukushima en 2011 à Tokyo, et montré la filiation avec les mouvements de contestation étudiante dans le Japon de la fin des années 1960. L’enjeu est à la fois la compréhension du mouvement en tant que mise en cause de la démocratie japonaise, et l’articulation entre protestation, contestation et méthodes de mise en scène documentaire dans le cinéma japonais. L’influence de Shinsuke Ogawa qui documenta les révoltes étudiantes et du collectif cinématographique Ogawa productions (qui documenta les luttes des paysans contre la création de l’aéroport de Narita, dans la série « Sanrizuka ») sur les films de révolte anti-nucléaire récents est un phénomène qui requiert une analyse esthétique informée de ces enjeux historiques.

  1. Laïli DOR

Les jeunes hommes en colère de la Boshin shodôkai 戊辰書道会 [Société calligraphique de lAnnée du Dragon]

A peine quatre ans après la création de la Nihon shodô sakushinkai, huit de ses membres firent sécession au sein de la Boshin shodôkai 戊辰書道会 [Société calligraphique de l’Année du Dragon], fondée le 1er janvier 1928.

La sécession donna lieu à une déclaration (sengen 宣言), ce qui était un mode de communication peu usité pour annoncer la fondation d’un nouveau groupe et son orientation générale.

Les membres de cette nouvelle association étaient pour la plupart des calligraphes relativement jeunes, qui trouvaient là pour beaucoup leur rôle le plus important. Volonté de rébellion contre l’institution ? Espoir d’un monde nouveau où le talent primerait sur l’ancienneté ?

La rupture entre la Boshin shodôkai et la Nihon shodô sakushinkai ne fut ni absolue, ni même très longue. Après la scission, un calligraphe du nom de Irie Tamemori 入江為守 fut chargé d’assurer un arbitrage avec l’association mère. La Boshin shodôkai ne rencontra pas le succès escompté, et, après avoir organisé deux expositions, finit par fusionner à nouveau avec la Nihon shodô sakushinkai pour donner naissance en 1930 au Taitô shodô-in.

  1. Alice DOUBLIER

La communauté ré-imaginée. Réparer les liens sociaux par l’artisanat dans le Japon contemporain

Depuis plusieurs décennies, et en particulier depuis la triple catastrophe de mars 2011, une inquiétude grandissante se fait sentir au Japon quant à la perte ou à la disparition des formes de sociabilité traditionnelles (famille et ancêtres, voisinage ou encore travail). Si l’on en croit les nombreux ouvrages et revues grand public qui fleurissent sur les étals des librairies japonaises avec pour thème le lien à l’autre ou encore la notion de communauté, il y aurait ainsi une urgence à repenser ce qui fonde les relations sociales au Japon et à y inventer de nouvelles manières de faire société.

Il s’agira ici d’interroger quelques modalités de cette recomposition des liens sociaux dans le Japon contemporain à partir de l’exemple des communautés artisanales. Fondée sur des recherches menées entre 2009 et 2018 auprès d’apprentis et de jeunes céramistes de la région de Kyoto cette intervention entend montrer en particulier comment la description de la circulation des savoirs techniques et du quotidien dans les ateliers est susceptible de mettre en lumière le rôle crucial des pairs dans la reconfiguration des relations et l’avènement d’une communauté ré-imaginée.

Que nous apprend cette première tentative sur le mouvement de scission/fusion qui devint si prégnant parmi les associations de calligraphie dans le courant des années 1930 ?

  1. Fabienne DUTEIL-OGATA

Approche ethnographique de l’image : représentations de la corporéité des étudiants japonais sur Instagram

Cette communication aborde la question du quotidien et de la représentation de soi (E. Goffman), notamment de la corporéité, à partir de terrains ethnographiques réalisés en juillet 2017 et juillet 2018 et d’une analyse des images postées sur Instagram par des étudiants japonais inscrits dans des clubs sportifs universitaires (judo, danse contemporaine, twirling bâton). Le corpus étudié associe images et commentaires de leurs auteurs formulés grâce à la méthode de la photo-interview initiée par John Collier Jr. (1913-1992) et revue à l’aune du numérique et du développement du téléphone portable. Cette étude aura notamment pour objectif de répondre aux questions suivantes : quelles sont les représentations de la corporéité des étudiants véhiculées par leurs images postées sur Instagram ? Que nous disent-elles du quotidien de ces jeunes, de nos jours ?

  1. Simon EBERSOLT

L’individuel, l’espèce et l’universel de l’ère Taishô à l’ère Shôwa

Selon le tableau que Karaki Junzô a peint du passage de l’ère Taishô à l’ère Shôwa, les intellectuels de l’ère Taishô se sont surtout intéressés à l’« universel » (l’humanité) et à l’« individuel » (le moi) en soutenant un paradigme que nous pouvons appeler l’« individualisme universaliste », c’est-à-dire la connexion d’un moi originellement isolé à l’universel, tandis que les courants politiques les plus influents du début de l’ère Shôwa ont mis à l’honneur l’« espèce » (le peuple, l’État, la société) qui fait la médiation entre ces deux éléments, et que nous pouvons rebaptiser « nous de classe » pour le marxisme des années 1920 et « nous ethnique » pour le nationalisme des années 1930. Les frontières entre ces différents courants n’ont d’ailleurs pas été étanches : de jeunes intellectuels de l’ère Taishô deviennent nationalistes vingt ans plus tard, soutenant explicitement l’État japonais dans son effort de guerre ; des marxistes « réorientent » (tenkô 転向) leur « nous » de classe vers leur « nous » ethno-national tout en gardant une sensibilité sociale. En analysant quelques pensées de l’époque, nous nous proposons d’expliquer ces passages idéologiques en remarquant l’absence, ou du moins la faiblesse, du moment du commun et de l’inter-subjectivité dans toutes ces visions du monde, ce qui nous permettra de nuancer la thèse mise en avant après la guerre, selon laquelle le surgissement de l’« ultranationalisme » d’avant-guerre est dû à la faiblesse de la figure du sujet autonome au Japon.

  1. Brice FAUCONNIER

Les débuts du « pacifisme » au Japon ? Origines et arguments des thèses dites « contre la guerre hansen-ron » et de « non-guerre hisen-ron »

Quand on évoque le pacifisme au Japon, c’est généralement pour insister sur sa remilitarisation et sur les menaces, bien réelles, qui pèsent sur l’article 9 de la Constitution. Mais qu’en est-il des prises de positions publiques contestataires en temps de guerre ? Les débats concernant la position que devait tenir l’empire du Japon au sein de son environnement international à la fin de XIXe siècle constituent le creuset et le laboratoire des arguments à venir pour ou contre le conflit de 1904-1905 avec la Russie.

Parmi les critiques adressées aux gouvernements de l’époque, la présente intervention s’intéressera aux individus qui allèrent jusqu’à remettre en cause le principe même de la guerre. Constituants d’une/ constituant une Minorité médiatiquement très active à travers les quotidiens Nouvelles du matin (Yorozu Chōhō『萬朝報』) et Journal du Peuple (Heimin shimbun『平民新聞』), ils s’y opposèrent frontalement et systématiquement. Bien qu’ils ne forment pas encore un groupe homogène entre 1890 et 1905, des personnages comme Katayama Sen 片山潜 (1859-1933), Kōtoku Shūsui 幸徳秋水 (1871-1910), Sakai Toshihiko 堺利彦 (1871-1933) ainsi que, plus tard, Yamakawa Hitoshi 山川均 (1880-1953) et Ōsugi Sakae 大杉栄 (1885-1923), ont pour point commun le rejet des conflits armés entre États, inséparable d’un fort désir d’émancipation sociale. Certains ont pour source le christianisme venu des États-Unis et un socialisme de type anarchiste porté vers l’action syndicale. Pour d’autres la lecture d’auteurs russes tels que Tolstoï ou Kropotkine et la découverte des organisations ouvrières internationales serviront de motifs supplémentaires. Si l’on ajoute le défenseur incontournable de la suppression de toute guerre et père d’un christianisme sans église, Uchimura Kanzō 内村鑑三 (1861-1930), nous pensons pouvoir rendre compte du cadre de leur activité, par contraste avec d’autres intellectuels ou éditorialistes moins radicaux voire franchement nationalistes.

  1. Noémi GODEFROY

« La prochaine fois, ils seront réduits en cendres » – Les tensions nippo-russes telles qu’elles apparaissent dans le Kyūmei kōki 休明光記 de HABUTO Masayasu (1807)

À l’orée du XIXe siècle, suite aux incursions russes et à des soulèvements autochtones, le territoire aïnou oriental (l’est de Hokkaido et les Kouriles méridionales) est placé provisoirement sous administration shogunale directe à partir de 1799. Des hauts fonctionnaires sont envoyés sur place et prennent la tête d’antennes gouvernementales établies dans le domaine de Matsumae. Parmi eux se trouve Habuto Masayasu 羽太正養 (1752-1814), l’un des administrateurs du territoire aïnou, qui rédige entre 1799 et 1807 le Récit de la lumière vertueuse du Prince (Kyūmei kōki 休明光記). Dans sa préface, Habuto indique à ses lecteurs que cet écrit a pour vocation de livrer à la postérité les tenants et les aboutissants d’une entreprise shogunale inédite : l’administration directe d’un territoire et d’une population au-delà des frontières shogunales, et la protection de ces frontières face à la pression russe. Habuto quittera finalement son poste en 1807, suite à des échauffourées dans le sud de Sakhaline et les Kouriles méridionales, sur l’injonction de l’ambassadeur russe Nikolaï Rezanov, éconduit à Nagasaki en 1805. Avant et pendant ces premières confrontations armées, qu’en est-il de la situation à la frontière entre Russie et Japon, et des rapports bilatéraux entre les deux puissances régionales ? Comment la menace russe est-elle perçue par ceux qui se trouvent en première ligne ? De quelle manière prennent-ils la mesure des enjeux géostratégiques qui se jouent dans cette région ? Nous tenterons de répondre à ces questions en analysant le contenu du Kyūmei kōki de Habuto Masayasu, qui nous livre ici un témoignage précieux sur les relations nippo-russes en ce début de XIXe siècle.

  1. Benoît GRANIER

La politique d’affichage de l’impact environnemental des produits de consommation. Les enjeux et les controverses du gouvernement par la visualisation

Depuis une dizaine d’années, les étiquettes et les labels se multiplient sur les produits de consommation courante, comme les produits alimentaires et électroménagers. Bon nombre de ces dispositifs indiquent au consommateur des éléments sur l’impact environnemental de ces produits. Cette tendance mondiale est également présente au Japon où deux systèmes ont coexisté jusqu’à récemment, chacun développé par le Ministère de l’Economie, du Commerce et de l’Industrie (METI) et la Japan Environmental Management Association for Industry (Nihon sangyô kikai kôgyô-kai). Le premier, introduit en 2002, est de type multicritère et s’intitule « EcoLeaf » ou Seihin Kankyô Jôhô (information environnementale des produits). Le second, CFP Purofuramu (de son nom complet Kâbon futtopurinto komyunikêshon puroguramu) est restreint à l’empreinte carbone des produits et a été instauré en 2012 après 3 années d’expérimentation. Ces dernières années, l’objectif était à de fusionner ces deux dispositifs –  couvrant chacun plus de 2000 produits – avant la fin de l’année fiscale 2017. De nombreux enjeux économiques, techniques, méthodologiques et politiques ont alors émergé, dans un contexte de collaboration et de lutte d’influence au niveau international pour l’harmonisation et la normalisation des méthodes de calcul et d’affichage des impacts environnementaux. Nous proposons de retracer la naissance et la fusion de ces deux dispositifs, en analysant le rôle des différents acteurs publics (METI, Ministère de l’Environnement, etc.) et privés (entreprises, associations de consommateurs et de protection de l’environnement, etc.) dans leur élaboration. Nous mettons l’accent sur la manière dont certains choix méthodologiques ont été réalisés, dans un contexte caractérisé par les controverses scientifiques, l’absence de consensus sur les méthodes de calcul et les forts enjeux lié au format d’affichage vers le consommateur.

  1. Arnaud GRIVAUD

La promotion des femmes dans la haute administration japonaise : du mauvais élève à l’élève modèle ?

Bien qu’étant en constante progression, la féminisation de la haute fonction publique demeure extrêmement limitée (13,5%). Toutefois, depuis le retour d’Abe Shinzō au pouvoir en 2012, les administrations centrales réalisent des progrès inédits en ce domaine. Au-delà de la volonté de féminiser les positions décisionnelles pour mieux prendre en considération les besoins des femmes dans la production des politiques publiques, l’État vise à satisfaire à son devoir d’exemplarité vis-à-vis d’un secteur privé dont il exige des efforts semblables.

Cette communication analysera tout d’abord le double problème du recrutement et du difficile accès des femmes hauts fonctionnaires aux fonctions d’encadrement, en tâchant de mettre en évidence les spécificités de ce cas d’étude très largement sous-étudié au Japon (garantie du statut, dispositifs avantageux en matière de congés parentaux, faible taux de démission,…). Jusqu’à récemment, pour briser ce plafond de verre et l’apparente incompatibilité entre vie de famille et culture de l’engagement professionnel absolu, les femmes cadres ont essentiellement eu recours à des stratégies personnelles. Aujourd’hui, celles-ci constituent un véritable moteur pour les réformes des méthodes de travail que les ministères ont entamées, preuve des effets bénéfiques de la féminisation de la haute administration. Nous mettrons cependant en évidence les contradictions auxquelles font face ces administrations qui, dans leur réorganisation initiée depuis les années 2000, poursuivent parfois des objectifs difficilement conciliables (réduction des horaires de travail et réduction des effectifs).

  1. Driss HARRASS

Les réformes de la Loi sur la jeunesse japonaise : de la fin d’une approche solidariste par la responsabilisation des plus jeunes ?

Dès le début des années 1990, les questions relatives à la jeunesse et à l’éducation prennent une place particulièrement importante dans le débat public japonais. Alors que la crise économique et sociale sert de toile de fond à ces discussions, la population semble se focaliser sur le phénomène de la délinquance des mineurs. Le discours politique s’associant au sensationnalisme des médias, la violence des jeunes, jusqu’alors peu débattu, devient une des grandes préoccupations des Japonais et le « laxisme » de la « Loi sur la jeunesse japonaise » est pointé du doigt. Dès novembre 2000, une première réforme de la loi, alors inchangée depuis 1948, est promulguée, et trois autres suivront en 2007, 2008 et 2012.

Outre la question de la légitimité de ces réformes, qui prennent place dans une période marquée par une stabilité de la délinquance des jeunes, celles-ci interpellent par leur valeur pénalisante à l’égard de la jeunesse. La démarche solidariste jusqu’alors indissociable de la justice protectrice des mineurs cède peu à peu sa place à la notion de « responsabilisation judiciaire de l’enfant », et l’approche « welfare » de l’appareil judiciaire de la jeunesse semble être mise à mal pas des inflexions néo-libérales.

En nous concentrant sur les réformes de l’appareil judiciaire des mineurs, notre communication aura pour but de questionner les « nouvelles » formes d’implication de l’État japonais quant à la protection et l’éducation des délinquants juvéniles. Nous évoquerons ainsi les enjeux d’une « responsabilisation judiciaire des enfants », et ce que celle-ci implique en matière de projet de société.

  1. Alice HENNINGER

Les mouvements féministes et les militantes lesbiennes : la sororité à l’épreuve de la norme hétérosexuelle

Lorsqu’à la toute fin des années 1960 se met en place au Japon le mouvement de libération des femmes, le ûman ribu, qui rassemble divers groupes et associations de femmes sur l’ensemble du territoire japonais, apparaissent au sein des revendications féministes de nombreuses divergences. Parmi ces voix discordantes, on trouve celles des femmes lesbiennes. Au début des années 1970, ces dernières participent aux mouvements locaux féministes, en revendiquant d’abord leur identité de femme. Cependant, après les années 1975, les féministes lesbiennes ne veulent plus s’associer aux féministes hétérosexuelles et créent leurs propres réseaux.

Cette communication propose de revenir sur cette scission qui s’est opérée entre les féministes hétérosexuelles et lesbiennes au sein du mouvement ûman ribu dans les années 1970. Les premiers groupes lesbiens, à l’exemple du cercle des jeunes herbes (wakakusa no kai 若草の会) fondé en 1971 par Suzuki Michiko, s’inspirent des lieux non mixtes mis en place par d’autres cercles féministes et s’inscrivent ainsi indubitablement dans le mouvement du ûman ribu, même s’ils s’éloignent peu à peu des réseaux féministes hétérosexuels.

En étudiant ce décalage entre les femmes lesbiennes et les féministes hétérosexuelles, on remettra en perspective la perception et la compréhension de la sexualité de l’époque. On montrera pourquoi les femmes lesbiennes ont vu leur sexualité incomprise ou dénigrée par un mouvement féministe qui n’a que peu appliqué son mot d’ordre de libération sexuelle. Analyser cette séparation entre les groupes féministes et féministes lesbiens permet également de mieux comprendre les divisions plus récentes entre mouvements féministes et LGBT.

  1. Tomoko HIGASHI

La requête et le refus : une approche pragmatique contrastive à partir d’un corpus d’apprenants

La requête est un acte illocutoire réalisé par diverses formulations et dans différentes situations d’interaction quotidienne. Cet acte est qualifié de potentiellement menaçant pour les « faces » des personnes engagées dans une interaction (Brown & Levinson 1987) et  susceptible d’engendrer un malentendu voire même un conflit dans une communication interpersonnelle. De nombreuses études suggèrent que l’accomplissement de la requête et de ses réactions (acceptation, refus) est variable selon les différentes cultures,  à savoir la manière et le degré d’atténuation ou sa structure discursive (Blum-Kulka & Olstain 1984). Dans l’enseignement du japonais, il est donc important que les apprenants français prennent conscience de cette variabilité afin d’éviter une méprise communicative.

  Afin d’analyser les caractéristiques de la formulation des actes de requête et ceux de refus chez les locuteurs japonais en contraste avec ceux des locuteurs français, nous avons opté pour les mails sollicitant une lettre de recommandation à un professeur/refusant une demande d’un professeur, qui se trouvent dans le corpus d’apprenants I-JAS  (International Corpus of Japanese as a Second language) élaboré par NINJAL (the National Institute for Japanese Language and Linguistics). Les analyses des éléments fonctionnels et de la structure discursive des mails nous ont permis de constater que la formulation des actes de requête et de refus chez les locuteurs japonais est caractérisée par une plus grande prise en compte des relations interpersonnelles : l’aspect relationnel est omniprésent et l’acte est réalisé avec l’indirection. Nous visons à mettre en évidence le mécanisme lié à l’acte de requête dans les deux langues.

  1. Asuka IKEDA

Du zenkyôtô vers le ûman ribu : le groupe de pensée S.E.X. et son rapport à l’art

Dans le domaine de l’art japonais, le mouvement des luttes étudiantes de la fin des années 1960 (zenkyôtô, 全共闘) est souvent représenté par le groupe Bikyôtô (美共闘, Comité de luttes communes des artistes). Fondé en 1969 par des étudiants insurgés de l’université des beaux-arts Tama à Tôkyô, ce groupe prônait non seulement un démantèlement de l’autoritarisme artistique symbolisé par les musées, l’éducation artistique ou les expositions mais aussi une remise en question de l’art considéré par le groupe comme une institution régulant, de manière invisible, les actes de créer et de regarder. La présence féminine au sein de Bikyôtô, les futures fondatrices du Sisôshûdan esu î ekkusu (思想集団エス・イー・エックス, Groupe de pensée S.E.X.), un groupe féministe émergeant au moment du ûman ribu (abréviation du terme anglais women’s liberation), attire particulièrement notre attention. Qu’est-ce qui a poussé ces étudiantes en art à fonder S.E.X ? Peut-on observer dans la pensée et les pratiques de ce groupe une extension des expériences initiales de Bikyôtô ? Nous proposons d’analyser avec cette étude le croisement entre domaine artistique et ûman ribu au sein de S.E.X, groupe généralement méconnu en histoire de l’art.

  1. Kayoko IWAUCHI

La stratégie du langage féminin et du langage masculin – Etudes des données dans les manuels d’enseignement du japonais – 

Le langage masculin se différencie du langage féminin en japonais. Cette différence réside tout particulièrement à la fin d’un énoncé. Nous nous sommes donc intéressés à cette fin de la phrase  dans cette étude. En général, l’énoncé finissant par «wayo » « wa » ou  « kashira » est  considéré du langage féminin. Les hommes, eux, finissent leurs énoncés par « dayo » « darô ». Mais l’usage de ce langage varie  selon la situation et cet usage a évolué à travers les changements de la société

Nous nous proposons dans cette communication d’étudier et d’analyser comment les acteurs choisissent leur langage pour atteindre leurs stratégies et comment leurs choix ont été influencés par l’évolution de la société. Afin de comprendre le mécanisme au plan pragmatique, nous avons observé des dizaines de manuels de l’enseignement du japonais divers publiés entre 1970 et 2010. Nous avons étudié des dialogues dans des situations diverses telles que des  dialogues de couples de différentes générations, des dialogues entre des collègues au travail, des dialogues entre des voisins, ou dans la famille.

 Contrairement aux autres règles grammaticales, nous ne faisons pas assez de recherches sur ce point pour l’enseignement, il nous semble.

  1. Jacques JOLY

Maruyama Masao et le Comité de Discussion sur les problèmes liés à la Paix (Heidankai)

À l’automne 1948, une cinquantaine d’intellectuels prennent au mot la suggestion d’un communiqué de l’Unesco du 13 Juillet passé au magazine Sekai par le Département chargé de l’Information et de l’Education des Forces d’Occupation et proposant vaguement d’éviter la guerre via l’application de l’intelligence motivée par des principes d’égalité et d’humanisme : ainsi va naître le Comité de Discussion sur les problèmes liés à la Paix (Heiwa mondai danwakai ou ci-après  Heidankai). Ils rédigent alors une réponse inaugurant une résistance active envers l’État et instituent un discours dont Maruyama sera la cheville ouvrière et qui fournira la base éthique de la discussion démocratique au Japon jusqu’à nos jours.

Le Heidankai fut l’occasion pour Maruyama de se livrer à un incessant approfondissement théorique au contact d’une expérience militante, processus que cette intervention se propose d’éclaircir. À la lumière d’un tel contexte, nous dégagerons donc les principaux thèmes développés par Maruyama comme l’autonomie subjective (shutaisei), la paix à la fois comme réalisme et comme transcendance idéologique, etc., pour les suivre ensuite dans leur devenir au fur et à mesure qu’il les développera dans le courant des  années cinquante.

  1. Danila KASHKIN

L’ouverture du Japon à la russe et ses conséquences : le Vice-Amiral Evfimy Putyatin face à l’isolationnisme du bakufu

L’ouverture du Japon aux puissances occidentales dans les années 1850 est souvent présentée comme un exploit personnel du Commodore Matthew Perry (1794-1858). Son arrivée à Uraga et ses actions en vue de la signature d’un traité d’amitié nippo-américain marquent sans aucun doute une avancée majeure vers l’établissement d’un système de relations diplomatiques entre le Japon et l’Occident. Pourtant, à cette même époque, un projet semblable est monté par le gouvernement russe. Il s’agit de l’expédition du Vice-Amiral Evfimy Putyatin (Евфимий Путятин, 1803-1883).

La présente intervention s’attachera à mettre en lumière l’importance de cette mission diplomatique et des négociations que l’ambassadeur russe entreprit avec les représentants du bakufu. En nous basant sur des sources primaires russes et japonaises, nous analyserons les circonstances de son organisation, ses objectifs, son déroulement et ses résultats. La mission diplomatique russe et la figure du Vice-Amiral nous intéresseront non seulement dans le contexte de l’ouverture du Japon, mais aussi dans une perspective historique plus large des relations russo-japonaises. En effet, même si les traités de Saint-Pétersbourg (1875) et de Portsmouth (1905) définissent la dernière frontière officiellement reconnue à la fois par la Russie et par le Japon, c’est malgré tout dans le texte du traité de Shimoda, signé par Putyatin et par les représentants du bakufu en 1855, qu’il importe de voir les premiers fondements d’une démarcation territoriale entre les deux pays.

  1. Cécile LALY

La bataille de cerfs-volants géants de Shirone : d’une bataille de villageois à un festival communautaire

La légende de l’origine de la bataille de cerfs-volants géants qui est aujourd’hui organisée tous les mois de juin à Shirone (une sous-division de la ville de Niigata, département de Niigata) comprend plusieurs versions. L’une d’entre elles raconte que suite à une dispute, les villageois installés de chaque côté de la rivière Nakanoguchi auraient réglé leur compte via une bataille de cerfs-volants. Une autre version explique que le cerf-volant serait à l’origine de la dispute : un grand cerf-volant aurait été lancé dans le ciel et les cerfs-volistes en auraient perdu le contrôle. L’objet volant aurait alors dépassé la rivière et se serait craché sur l’autre rive en faisant beaucoup de dégâts. Les habitants de la rive opposée, se croyant attaqués, auraient riposté en envoyant à leur tour un cerf-volant sur la rive opposée.

Les batailles de cerfs-volants existent dans diverses régions du Japon et sont protéiformes : à Nagasaki, par exemple, il s’agit de se battre deux par deux les uns après les autres ; à Hamamatsu (département de Shizuoka) ou à Sanjō (département de Niigata), toutes les équipes de chaque machi de ces deux villes se battent simultanément les unes contre les autres sur un champ de bataille délimité. À Shirone, chaque machi est également représenté par une équipe. Les équipes de l’Est et de l’Ouest de la rivière se battent deux par deux au-dessus de l’eau les unes après les autres.

Dans cette présentation, il s’agira d’expliquer comment la bataille de cerfs-volants de Shirone telle qu’elle est organisée aujourd’hui dans le but de rassembler tous les habitants s’est construite à partir de l’idée d’une opposition entre les habitants de l’Est et ceux de l’Ouest.

  1. Ju-Ling LEE

Les soldats oubliés de l’armée japonaise : Taiwan, le Japon, et les mémoires de la Seconde Guerre mondiale

La question de la responsabilité de guerre du Japon est à nouveau devenue un sujet de discussion en Asie de l’Est depuis les années 1990 ; au même moment, un intérêt accru pour redécouvrir la Seconde Guerre mondiale fait jour aussi à Taiwan. Ce passé avait pourtant semblé s’effacer de l’histoire de Taiwan telle que l’avait reconstruite le parti nationaliste Kuomintang 國民黨 (KMT), qui mena un règne totalitaire sur l’île entre 1945 et 1987. Les soldats taiwanais partis en guerre pour se battre du côté du colonisateur japonais constituèrent ainsi un sujet négligé tant par le gouvernement japonais d’après la défaite que par le KMT qui avait combattu le Japon pendant les décennies 1930 et 1940. Ce sujet en était venu, après 1945, à constituer un embarras dont on ne voulait pas discuter. Il y a seulement trois ans, en 2015, profitant de la commémoration mondiale des soixante-dix ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale, le KMT qui venait de regagner le pouvoir à Taiwan célébrait à nouveau avec faste la « victoire chinoise » contre le Japon en 1945.

Morts sur des fronts extérieurs ou encore attendus plusieurs années après la fin de la guerre, l’histoire de ces soldats taiwanais inconnus réapparaît au grand jour grâce à la publication active des mémoires individuelles et à l’intérêt que la recherche taiwanaise porte à ce sujet depuis les années 1990. Le présent exposé reviendra sur les modes de commémoration de la guerre à Taiwan depuis 1945, puis abordera la question de cette attention accrue portée par la société taiwanaise à ces soldats depuis les années 1990. Dans un même temps, on réfléchira aux transformations politiques qu’a connue l’aire régionale dans son histoire récente, depuis les années 2000, afin de mettre en lumière les difficultés actuelles à aborder le passé colonial à Taiwan et au Japon.

  1. Bérénice LEMAN

Soutien scolaire et destinée des élèves au Japon : vers une responsabilisation des pratiques éducatives ?

Si la question du soutien scolaire privé a été peu interrogée au cours de la période de croissance économique qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, alors qu’une grande majorité de la population pouvait y recourir, elle est devenue incontournable ces dernières années dans le contexte d’accroissement des inégalités économiques. En effet, depuis les années 1990, le nombre d’élèves ne pouvant prendre des cours dans une entreprise de soutien scolaire privé pour des raisons financières ne cesse d’augmenter. Dans le même temps, nombre d’études sociologiques ont démontré l’existence d’une forte corrélation entre les performances scolaires et le capital socioéconomique des familles.

Dans ce contexte d’accroissement des inégalités éducatives, l’Etat encadre et finance, depuis 2015, des activités de soutien scolaire gratuit dans le cadre de la « Loi pour l’aide à l’autonomie des personnes dans l’indigence » de 2013 (Seikatsu konkyûsha jiritsu shien seido) afin de lutter de manière préventive contre la pauvreté intergénérationnelle.

Dans cette communication, nous questionnerons la notion de « responsabilité » dans le domaine de l’éducation à travers l’analyse du soutien scolaire. Après avoir présenté quelques données sur le développement du soutien scolaire privé, nous montrerons les nouveaux enjeux auxquels il doit faire face dans une société de plus en plus inégalitaire. Nous aborderons également quelques problématiques soulevées par l’émergence sur la scène éducative de nouvelles « structures de soutien scolaire gratuit » (muryô juku), et notamment l’ambiguïté du positionnement de l’Etat qui, afin de contrecarrer les inégalités, fait le choix d’investir à la périphérie de l’école plutôt que dans le système d’éducation public.

  1. Frédéric LESIGNE

Yanagita Kunio, les yamabito et les aborigènes de Taïwan

Dans Tôno monogatari 遠野物語 (Les contes de Tôno, 1910), Yanagita Kunio 柳田国男 (1875-1962) expose en filigrane l’idée que les apparitions effrayantes qui se produisent dans les montagnes sont le fait d’un peuple montagnard qui y vit reclus : les yamabito 山人 (gens des montagnes). Ces phénomènes s’expliquent à ses yeux par la théorie ethnogénétique suivante : les Japonais yamato, en s’installant dans les îles japonaises, auraient vaincu les premiers habitants de cet archipel (Aïnous, populations jômon, etc.), et les auraient repoussés toujours plus loin vers les marges. Cette théorie hasardeuse sera abandonnée à partir de 1915 par Yanagita, qui ne se focalisera plus que sur le jômin (commun people) habitant les plaines. Ce revirement illustre le fait que Yanagita s’intéressait moins à la réalité des yamabito proprement dit qu’aux récits qui les mentionnent, pour ce qu’ils racontent des processus conflictuels opposant centre et périphérie, dominants et dominés.

L’une des possibles clés pour comprendre la représentation des yamabito chez Yanagita est la question des aborigènes de Taïwan. Pour montrer le parallèle fait par Yanagita entre l’opposition supposée yamabito / Japonais yamato et ces populations taïwanaises résistant aux Han puis à l’occupation japonaise, nous présenterons notamment l’article Tengu no hanashi 天狗の話 (Histoires de tengu, 1909) dans lequel Yanagita cite la ligne de défense aiyûsen 隘勇線, mise en place au départ sous la dynastie Qing pour parquer les aborigènes de l’île, puis renforcée depuis l’occupation japonaise par des fils électriques et des miradors.

A partir du prisme de la question des yamabito et des aborigènes, la présente communication sera l’occasion de réfléchir à l’articulation entre les marges et l’identité nationale dans la pensée de Yanagita.

  1. Sylvain LIOTARD

Enjeux politiques et créatifs au sein de la scène musicale de la folk du Kansai : l’album « Watashi wo danzai seyo » d’Okabayashi Nobuyasu

Durant la seconde moitié des années 1960, le Japon connaît bon nombre de secousses et répliques sociopolitiques : entre cercles citoyens et mouvements contestataires, la jeunesse exprime et incarne les profonds doutes sur lesquels s’échafaudent les changements à venir pour la prochaine décennie. Dans le sillon de ces questionnements apparaissent de nouvelles formes et de nouvelles pratiques culturelles, dont la folk du Kansai devient une des émanations musicales les plus populaires. Au cours de cette présentation, nous nous intéresserons au travail d’Okabayashi Nobuyasu, artiste majeur de ce genre et de cette scène musicale, en tentant de comprendre à travers l’analyse de son premier album « Watashi wo danzai seyo » les enjeux et la définition de l’« engagement » tel qu’incarné par les créations musicales de l’auteur-compositeur-interprète.

  1. Chikako MAJIMA

Kayano Shigeru – réconciliation interethnique et conflits intra-ethniques ?

Aujourd’hui, la voix des Aïnous cherche à se faire entendre dans la société japonaise, autour d’un événement comme les Jeux olympiques de Tôkyô qui auront lieu en 2020. Ainsi, l’Association des Aïnous de Hokkaidô, une fédération de 49 associations locales visant à la défense des droits sociaux et économiques de descendants d’Aïnous comme la préservation de leur culture, s’est fait un objectif de danser l’Ainu koshiki buyô, la danse traditionnelle, lors de la cérémonie d’ouverture, pour faire mieux connaître au monde le peuple et la culture aïnoue.

Pendant ce temps-là, au niveau national, le gouvernement japonais a annoncé en 2015 un projet de création de musée national aïnou à Shiraoi, et l’ouverture de ce musée est prévue la même année que les Jeux olympiques. Quel contraste entre la situation actuelle et celle d’il y a un siècle, lorsque l’objectif du gouvernement japonais d’alors était une assimilation pure et simple. Entretemps, le gouvernement japonais a officiellement reconnu le peuple aïnou comme peuple autochtone, mais une telle reconnaissance n’a que dix ans à peine. Qu’est-ce qui explique ce revirement ?

Un des facteurs historiques dans cette mutation a été l’action d’un personnage fondamental pour le rétablissement des droits, Kayano Shigeru (1926-2006), premier député d’origine aïnoue à entrer à la Diète. Il faut montrer son action, mais celle-ci est également l’occasion de poser une question : celle de la représentativité de personnages comme Kayano, dans la mesure où lui-même ne faisait pas l’unanimité parmi les populations se réclamant d’une identité aïnoue. Il existe une hétérogénéité des opinions, parmi les gens qui pourraient être susceptibles d’être concernés par l’identité aïnoue aujourd’hui, vis-à-vis des mouvements pour la réhabilitation de leur peuple ; hétérogénéité que mes enquêtes sur le terrain n’ont fait que confirmer. La voix des Aïnous n’est donc pas unique et il nous faudra réfléchir à ce qu’est être aïnou aujourd’hui.

  1. Olivier MALOSSE

ATG et la guilde des pickpockets littéraires.

1968, à Shinjuku. Dans les rues, entre le cinéma Shinjuku Bunka et la librairie Kinokuniya, se forme en secret une guilde de voleurs. La guilde des pickpockets littéraires. Qui sont-ils ? Quels dangereux adversaires vont-ils affronter ? Et si au fond, les activités de ses membres étaient plutôt une affaire de rencontres ?

L’Art Theatre Guild fut la structure de diffusion et de production du cinéma d’art et d’essai japonais le plus inventif à la fin des années soixante. Elle recueillit plusieurs auteurs de la « nouvelle vague » japonaise après leur rupture avec les grands studios. Certains de ses auteurs, moins connus en occident qu’Ôshima, Shinoda, Imamura ou Yoshida, ne viennent cependant pas du milieu du cinéma traditionnel : c’est le cas de Toshio Matsumoto, Shûji Terayama ou Akio Jissôji, qui ont réalisé certains des plus beaux films de l’ATG. ATG fut aussi un réseau de salles, et un centre artistique situé à Shinjuku, où se croisaient beaucoup des artistes de l’avant-garde. Cette situation, entre structure de production et lieu physique fait du studio un site géographique comme symbolique d’échanges entre les arts. L’hybridation et le décloisonnements sont d’ailleurs au coeur de nombreux films du studio.  Cette communication ne portera donc pas sur les affrontements de 1968 ou sur des réconciliations, mais plutôt sur des échanges et des croisements.

  1. Samuel MARIE

Démocratie, Nation et société civile chez Maruyama Masao.

Le philosophe et politique japonais Maruyama Masao s’est rendu célèbre pour sa critique de

l’ultranationalisme et de l’impérialisme. Toutefois, Maruyama adopte un point de vue nuancé sur la question de la nation. La nation, ou l’État-nation, reste pour lui un acquis de la modernité politique comme cadre dans lequel peut s’affirmer la souveraineté populaire. Ainsi, sous l’influence aussi bien d’auteurs européens comme Locke, Mill, Hegel que japonais comme Fukuzawa, Maruyama Masao en vient à défendre une sorte de conception civique de la nation. On trouve par conséquent dans son oeuvre une réflexion sur ce qui constitue une nation moderne ou un peuple libre. Comment articuler la liberté individuelle et la liberté collective, libéralisme et nationalisme ? Néanmoins, l’œuvre de Maruyama, à la lumière de sa lecture de Tocqueville et des grands manifestations contre l’ANPO en 1960 s’éloigna progressivement de l’idée d’État-nation pour porter son attention sur l’importance du tissu associatif et de la société civile pour la vitalité démocratique. Cela témoigne également d’une mutation dans sa façon d’envisager la démocratie. L’objet de cette communication sera d’examiner le passage dans l’œuvre de Maruyama d’une problématique de la nation à celle de la société civile.

  1. Julien MARTINE

Le télétravail, une solution pour la réforme des pratiques de travail au Japon ?

Sous la pression exercée par le vieillissement démographique et par des perspectives de pénurie de main-d’œuvre toujours plus importantes, le gouvernement japonais a impulsé ces dernières années une dynamique en faveur d’une réforme des pratiques de travail (hatarakikata kaikaku – 働き方改革). Afin de faciliter l’accès et le maintien en emploi du plus grand nombre (parents élevant de jeunes enfants, seniors, aidants, étrangers et personnes handicapées), plusieurs pratiques dites de travail flexible (flex-work) ont été promues. Parmi elles, le télétravail semble occuper une place particulière dans la politique du gouvernement, celui-ci s’étant fixé comme objectif chiffré d’atteindre pour 2020 un taux de 10% de salariés pratiquant le télétravail à domicile au moins une fois par semaine. Adoptant une approche gestionnaire, notre contribution se propose d’étudier l’incidence de l’adoption du télétravail pour le management et pour les employés dans les entreprises japonaises. Sur la base d’une étude de terrain réalisée auprès de responsables, de managers et d’employés japonais, nous analysons, dans une approche multi-dimensionnelle, les facteurs déterminant l’usage du télétravail dans les organisations et proposons d’expliciter les logiques sous-jacentes conduisant au recours ou au non-recours de cette pratique par les acteurs.

  1. Ricardo MATOS CABO

Le chemin du village : histoire et politique dans le Japon rural des années 1980. Une analyse de Nippon koku Furuyashiki mura (ニッポン国古屋敷村, 1982) dOgawa Pro

Cette communication propose une analyse du documentaire Nippon koku Furuyashiki mura réalisé par Ogawa Shinsuke (1936-1992) et le collectif Ogawa Productions. Après une série de films sur les mobilisations étudiantes et les luttes contre la construction de l’aéroport de Narita (1966-1977), le collectif part s’installer à Magino, une commune rurale du département de Yama-gata. Durant les premières années à Magino, ils tournent un film sur le hameau de Furuyashiki. Nippon koku Furuyashiki mura propose une approche très originale des réalités changeantes de la vie des quelques foyers restants du village, associant de longues séquences sur la culture du riz, l’exploration de l’histoire et des mythes rapportés par les villageois et le portrait d’activités traditionnelles. Ce papier s’intéressera à la structure du film et à la façon dont il dépeint en même temps l’espace-temps du village et la complexité historique et politique du Japon de l’après 1945.

  1. Makiko MATSUMOTO

Rétrospective littéraire des mouvements étudiants et sociaux : Ôe Kenzaburô, Mordu par un hippopotame (1985)

Ôe Kenzaburô (1935 -), écrivain profondément engagé, publie de très nombreux romans et nouvelles portant sur des sujets politiques et sociaux, s’opposant toujours au grand pouvoir, s’exprimant la colère, et cherchant sans cesse une autre manière de voir l’homme et le monde. Dans les années 1960, il s’intéressait aux mouvements étudiants et observait la radicalisation de ceux-ci vers des actes violents. Après l’incident du chalet Asama en 1972 qui a marqué l’écrivain comme tous les auditeurs de la télévision, Ôe a mis le temps pour revoir certain sens de ces mouvements dans le recueil des nouvelles Kaba ni kamareru (Mordu par un hippopotame) paru en 1985.  A la fois rétrospectives et actuelles, les nouvelles relatent de quelle manière vivent vingt ans après les personnages des anciens étudiants radicaux, ayant toujours un désir de lutter contre le système politique. Les héros détenus en prison, chassés par le public, désespérés ou inadaptés de la société, nous permettant de réfléchir sur le sens de résistance et de changement de vie, en faisant référence à la vision du monde pour la postérité. Les personnages perdants seront ainsi revalorisés par l’auteur en tant que modèle de l’homme qui tente de survivre malgré tout et se régénèrent ainsi sous différents angles, littéraire, philosophique et poétique.

  1. Yannick MAUFROID

Conflits autour du roman dans l’œuvre de Shimao Toshio

Écrivain souvent décrit comme avant-gardiste et impénétrable, mais aussi comme l’un des derniers maîtres de la tradition proprement japonaise du shishôsetsu (roman du moi), Shimao Toshio (1917-1986) occupe une place singulière dans la littérature japonaise d’après-guerre. Il tire un statut presque mythique de la particularité de son expérience de guerre (lieutenant d’un escadron de bateaux-suicide mobilisé dans les îles du Sud) et des vicissitudes qui l’ont suivie, comme la maladie psychiatrique de sa femme Miho dans les années 50. Celle-ci a inspiré son roman le plus célèbre, Shi no toge (L’aiguillon de la mort, 1960-1976), dont Mishima Yukio a pu dire qu’aucun ne posait autant la question de savoir s’il faut sauver la vie ou l’art.

Cependant, Shi no toge est loin d’être réductible au long témoignage d’une expérience vécue. Il représente tout autant l’aboutissement d’une approche conflictuelle et douloureuse de la forme romanesque, entreprise aux lendemains de la guerre. De ce fait, la constance de l’élément métalittéraire est sans doute l’un des aspects qui éclaire le mieux la littérature de l’auteur. Qu’il le conçoive dans ses œuvres tour à tour comme un mirage, un péché, une maladie, ou à l’inverse une thérapeutique, Shimao n’aura cessé de problématiser le roman, rejoignant ainsi pleinement le débat contemporain sur l’évolution du genre.

  1. Moeko MINAGAWA

L’évolution des normes dans le domaine de la sécurité d’alimentaire : vers une déresponsabilisation de l’Etat

L’alimentation est une question qui se trouve à la croisée des domaines politique, économique, social et culturel. La sécurité alimentaire, quant à elle, recouvre plusieurs aspects que sont le ravitaillement des vivres, l’accès aux vivres, de même que le contrôle sanitaire et l’évaluation des risques pour la santé.

Aussi, la question de la sécurité alimentaire tend-elle à se diversifier et à se complexifier avec des problèmes tels que la mondialisation économique, les changements climatiques et les accidents nucléaires.

La politique de sécurité d’alimentaire établie par le gouvernement japonais tend à se calquer sur la norme internationale. Ainsi, la révision de la Loi sur l’hygiène alimentaire, votée en mars 2018 au conseil du Cabinet au Japon et stipulant la sécurité alimentaire, se situe dans ce contexte.

Instituée en 1947, cette loi, bien que révisée plusieurs fois, est restée depuis lors le pilier de la sécurité alimentaire. Toutefois, sa dernière révision marque une rupture en rendant obligatoire le système « HACCP » (Hazard Analysis and Critical Control Point). Le HACCP est une méthode de contrôle d’hygiène alimentaire produite par des organisations internationales. C’est une méthode de contrôle utilisée par les exploitants sur toute la chaîne alimentaire de la réception des matières premières jusqu’à l’expédition des produits en passant par leur fabrication. Le gouvernement essaie d’instituer le système depuis la révision de la loi en 1995 qui a été adoptée en accord avec la convention de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Depuis 1995, les normes de sécurité alimentaire évoluent à mesure de l’accélération des échanges commerciaux au Japon.

La présente communication abordera l’évolution des normes dans le domaine de la sécurité alimentaire. Les normes de contrôle d’hygiène alimentaire existaient déjà autrefois dans la Loi sur l’hygiène alimentaire avant que le système « HACCP » ne soit rendu obligatoire. Les procès-verbaux de la Diète sur les points de litige relatifs à la mise en place obligatoire du système HACCP et des données produites par des entreprises ayant introduit ce système feront l’objet de notre analyse. Ainsi, nous examinerons, à travers cette analyse, le processus de déresponsabilisation du gouvernement.

  1. Anne-Lise MITHOUT

Entre mouvements féministes et mouvements de personnes handicapées : Confrontation ou convergence des luttes ?

Lorsqu’émerge le mouvement d’émancipation des personnes handicapées, mené par l’association Aoi Shiba no Kai, les relations sont tendues avec les mouvements féministes, en particulier autour de la proposition de révision de la loi sur l’avortement de 1972. Alors même que les deux mouvements sont opposés à cette proposition, la différence de leurs arguments et la radicalité du discours d’Aoi Shiba no Kai empêchent leur coopération. Ce n’est qu’à partir des années 1980, avec l’arrivée de femmes à des postes à responsabilité au sein du mouvement des personnes handicapées, que féminisme et droits des personnes handicapées entament leur réconciliation, en particulier autour de la demande d’abolition de la loi de protection eugénique autorisant la stérilisation forcée de femmes ayant certains types de déficience.

Cette communication vise à revenir sur l’histoire de l’intersection entre mouvements féministes et mouvements de personnes handicapées pour explorer comment s’est progressivement mise en place une forme de réconciliation. L’affrontement initial a-t-il laissé la place à la convergence des luttes ? Peut-on parler de l’existence d’un « féminisme handicapé » ?

On montrera que la réconciliation s’est faite à la fois sur la base d’un changement d’objectifs, d’arguments et de tonalité discursive, ainsi que d’un renouvellement des leaders au sein du mouvement pour les droits des personnes handicapées. On analysera en particulier le rôle d’intermédiaire joué par certaines femmes en situation de handicap, en fonction de leurs stratégies individuelles de revendication d’une identité prioritairement féministe ou de personne handicapée.

  1. Delphine MULLARD

Le rôle des boutiques de peintures dans l’élaboration d’œuvres collectives : rouleaux et codex enluminés illustrant « Bunshô le saunier » (Bunshô sôshi) du milieu du XVIIe siècle au Japon

De nombreux rouleaux et codex enluminés élaborés au XVIIe siècle sont conservés dans les collections occidentales et japonaises. La majorité de ces œuvres est anonyme. Les enluminures de ces ouvrages sont attribuées à des peintres dénommés « machi.eshi » (町絵師 « peintre urbain ») par opposition aux peintres des grandes écoles officielles. Ces œuvres, qui combinent un texte et des images, sont le produit d’une collaboration entre un ou plusieurs peintres et des calligraphes. Dans ce processus d’élaboration et de diffusion d’œuvres collectives intervient également une entité plutôt floue, appelée « eya » ou « emise » (絵屋), terme qui peut se traduire selon les cas par « atelier » ou « boutique de peintures ».

C’est à cette entité que nous souhaiterions consacrer notre intervention. Par l’étude stylistique et iconographique de deux ensembles de rouleaux enluminés traitant du même récit, « Bunshô le saunier »  (文正草子Bunshô sôshi) et portant la même marque de boutique (la boutique Kidono 城殿), nous souhaiterions redéfinir le rôle des boutiques de peintures et des relations qu’elles entretiennent avec les peintres et les calligraphes au XVIIe siècle. Notre exposé, en s’interrogeant sur les relations entre imagiers, calligraphes et boutiques ainsi que sur les hiérarchies existant entre eux s’inscrira dans une perspective d’histoire de l’art sociale du Japon au début de l’époque d’Edo.

  1. Arnaud NANTA

L’anthropologie japonaise face aux aborigènes austronésiens durant la période coloniale (1895-1945)

Le Japon impérial déploya dans tous ses territoires, depuis le dernier tiers du 19e siècle, des savoirs anthropologiques visant à la connaissances des populations conquises et parfois à assister la construction de la gouvernance coloniale. Le cas des aborigènes de taiwanaises de langues austronésiennes constitua, au sein des populations étudiées, une illustration particulièrement importante de ces travaux associant classiquement anthropologie, archéologie préhistorique et colonisation. Les travaux menés d’abord par des anthropologues détachés depuis les universités impériales de métropole, tels Torii Ryūzō 鳥居龍藏 et Inō Kanori 伊能嘉矩, puis par des chercheurs rattachés à des institutions ad hoc de la colonie telle l’Université impériale de Taihoku 臺北帝國大學 (Taipei, fondée en 1928), connurent plusieurs phases entre la fin de la décennie 1890 et le milieu des années 1930. Si les anthropologues déconstruisirent les catégories culturelles chinoises employées naguère par le pouvoir mandchou, ce fut pour produire en place des classifications ethniques naturalisées qui devaient rapidement se formaliser en autant d’essences ethnico-raciales enracinées dans des milieux associant langue, culture, race et géographie.

Cette présentation se propose de dresser une périodisation historique des recherches anthropologiques japonaises conduites à l’encontre des aborigènes taiwanais durant la période coloniale, tout en montrant comment ces savoirs universitaires, dans ce cas particulier, s’articulèrent de façon continue à la politique aborigène conduite parallèlement par le Gouvernement-Général de Taiwan afin d’asseoir sa domination sur les régions montagneuses de l’île.

  1. Shiori NOSAKA

S’opposer à la science ? La contestation populaire contre l’Institut des Maladies Infectieuses à Tokyo à la fin du XIXe siècle

Durant le XIXe siècle, les pays se confrontant à l’épidémie de choléra sur leur territoire ont vu non seulement la dissémination rapide de cette maladie, mais également la résistance populaire contre les mesures sanitaires coercitives prises par l’État. Le Japon n’en était pas exempt : l’autorité japonaise a dû faire face aux nombreuses contestations contre les mesures sanitaires. Si les études existantes se focalisent principalement sur la série de ces évènements, appelée les émeutes du choléra (korera ikki) qui précèdent à l’essor de la bactériologie, il est également indispensable de s’interroger sur l’effet de la formation de cette science médicale sur la contestation populaire. Cette présentation vise à montrer si la bactériologie  a changé le paysage des manifestations populaires en examinant le cas des contestations contre la construction de l’Institut des Maladies Infectieuses, le premier centre de recherches bactériologiques au Japon établi par Kitasato Shibasaburô (1853-1931) et financé par Fukuzawa Yukichi (1835-1901). Les documents historiques nous montrent que la structure de l’opposition ne se résume pas à l’affrontement des élites soutenant la nouvelle science de santé vis-à-vis la population profane, mais elles dévoilent la tension entre les habitants, les savants et les classes, s’inscrivant dans la continuité des émeutes du choléra mais avec une nouvelle logique de science médicale.

  1. Hiroko OSHIMA

Stratégies de politesse dans une situation délicate – Analyse comparative d’emails écrits par des étudiants francophones et japonophones –

Cette étude propose une analyse comparative d’emails écrits en japonais par des étudiants francophones et japonophones, adressés à leur professeur dans un contexte délicat où le locuteur demande un service, fait une proposition à son interlocuteur ou lui présente ses excuses. Il s’agit donc pour le locuteur de faire part d’une grande habilité dans son maniement des stratégies de politesse, et ce à deux niveaux : le respect dû à son professeur et la position délicate dans laquelle il se trouve. La politesse ne se limite pas à l’utilisation d’expressions polies mais concerne plus largement l’ensemble des procédés mis en œuvre pour préserver le caractère harmonieux de la relation interpersonnelle.

Nous analyserons un corpus constitué de 153 emails écrits par 57 étudiants de Master 2 (44 francophones et 13 japonophones) dans le cadre d’un cours d’expression écrite entre 2016 et 2018.

Les objectifs de cette étude sont, d’une part, de décrire les différents procédés employés par les étudiants japonophones et francophones, et, d’autre part, d’analyser les difficultés spécifiques  rencontrées par les étudiants francophones puis faire des suggestions didactiques pour les étudiants de niveau avancé et leurs enseignants.

  1. Damien PELADAN

Piraterie régionale et société locale à Tsushima – 1350 – 1450

Les relations extérieures du Japon dans la seconde moitié du XIVe et du début du XVe siècles sont profondément marquées par la question de la « piraterie japonaise » (倭寇, jap. wakō, cor. waegu, ch. wokou). Cette piraterie, d‘une ampleur sans précédent, composée de larges flottes rassemblant plusieurs jusqu’à plusieurs centaines de navires et plusieurs milliers d’individus, est évidemment profondément liée au contexte intérieur japonais. Ces groupes sont basés dans l’ouest du Japon, et en particulier dans l’île de Tsushima, qui est la base avancée des expéditions qui visent la péninsule coréenne. Or, si les liens entre l’île et les groupes pirates ont déjà été mis en évidence par différents travaux historiographiques, les liens qui unissent les pirates à la société locale, particulièrement au XIVe siècle, n’ont pas toujours été étudiés de façon compréhensive et satisfaisante. Tel est donc l’objectif que cette présentation se propose d’atteindre, mobilisant pour ce faire plusieurs types de documents, à commencer par les manuscrits anciens (komonjo 古文書) de Tsushima qui nous sont parvenus. Les sources historiques coréennes, notamment l’Histoire du Koryŏ (Koryŏsa 『高麗史』) ou les Annales de la cour du Chosŏn (Chosŏn wangjo sillok 『朝鮮王朝實録』) fournissent par ailleurs nombre de renseignements utiles. Pour finir, nous mobiliserons également, dans la mesure du possible, les données archéologiques, afin de fournir un éclairage aussi clair que possible sur le fonctionnement de la société locale et le rôle que la piraterie y jouait.

  1. Morvan PERRONCEL

Maruyama à Tôkyô, Arendt à Jérusalem

La situation de Maruyama Masao devant le procès de Tôkyô (1946-1948) diffère à bien des égards de celle de Hannah Arendt devant le procès d’Adolf Eichmann (1961). Néanmoins, leurs projets sont remarquablement identiques sur un point : l’un et l’autre s’attachent à la psychologie des accusés pour essayer de comprendre comment l’oppression a pu fonctionner et produire des aberrations monstrueuses. Les conclusions paraissent également converger : Maruyama souligne la médiocrité des dirigeants japonais, leur « faiblesse de caractère » ; Arendt affirme qu’Eichmann était un « clown » plutôt qu’un démon. Dans les deux cas, le trait dominant serait l’incapacité à se reconnaître une responsabilité. Si ces deux analyses se rencontrent bien, leurs portées ne sont pourtant pas tout à fait identiques : alors qu’Arendt paraît rechercher à travers Eichmann l’archétype du nazi, Maruyama met en lumière la dynamique d’un système impliquant plusieurs types d’acteurs.

  1. Nicolas PINET

Comment représenter l’ordinaire ? Éléments de réponse du collectif Ogawa Productions installé à Magino

Si Les Ficelles du métier d’Howard Becker constitue une sorte de visite guidée de la cuisine d’un sociologue, cette communication cherche à s’inviter de façon un peu cavalière dans la cuisine d’inconnus familiers pour mettre la main sur de bonnes recettes. Après avoir conduit une enquête ethnographique de longue durée (quatre ans) dans un quartier d’habitat social de Tokyo, l’auteur de ce papier se trouve en effet confronté à une question qui s’est aussi posée aux membres d’Ogawa Pro installés à Magino : comment parler de quelque chose d’aussi « banal », du moins en apparence, que la vie quotidienne ? Comment le faire d’une façon qui rende justice aux personnes et aux choses décrites tout en suscitant l’intérêt des lecteurs ou spectateurs ? S’appuyant sur une analyse des films réalisés pendant cette période et sur des témoignages des membres de l’équipe, cette présentation s’attachera à décrire les réponses apportées à ces questions par Ogawa Pro.

  1. Auriane QUOIX

Henri Guérard (1846-1897) un « Japonais de Paris », peintre d’éventails

Henri Guérard (1846-1897), artiste éclectique et collectionneur, compta parmi ceux qui entretinrent une relation intime avec l’art et la culture d’Extrême-Orient et plus spécifiquement du Japon. Parmi les nombreuses créations qu’il a réalisées, son ensemble de peintures en forme d’éventails est particulièrement digne d’intérêt.

Si dans la deuxième moitié du XIXe siècle, nombre d’artistes, tels Edgar Degas (1834-1917), Camille Pissarro (1830-1903), Jean-Louis Forain (1852-1931) ou encore Paul Gauguin (1848-1903), inspirés par l’art japonais, se sont essayés à la décoration de feuilles d’éventails, Guérard demeure l’un des plus prolifiques dans ce domaine puisqu’il a réalisé pas moins de trois cents œuvres dans le format semi-circulaire.

Plus qu’une curiosité passagère, l’attrait de Guérard pour l’art japonais fut en réalité une véritable passion. C’est ce que cette communication tentera de démontrer. Il s’agira d’analyser, à travers le prisme de la vogue de l’éventail en France à la fin du XIXe siècle, les liens tissés par les œuvres semi-circulaires de Guérard avec l’art et la culture du pays du Soleil levant. En effet, l’artiste ne se contenta pas simplement de représenter des motifs et des thèmes issus de l’art japonais, mais il a adopté, tout comme le peintre italien Giuseppe de Nittis (1846-1884), à la fois des supports, des matériaux spécifiques à l’art d’Extrême-Orient, et s’est inspiré de techniques et des principes de construction propres aux œuvres et aux éventails japonais.

  1. Kanae SARUGASAWA

La lutte pour le droit à l’avortement au sein du mouvement ûman ribu

À l’instar du mouvement américain de libération des femmes, le mouvement ûman ribu apparaît en 1970 dans l’archipel où d’un côté, la sexualité semble être de plus en plus libérée, et de l’autre la pression pour le mariage reste forte. Si le droit à l’avortement apparaît comme la plus importante revendication féministe au même moment en Occident, les militantes japonaises luttent alors pour défendre sa redéfinition, l’avortement étant reconnu dans le cadre de la Loi de protection eugénique de 1948. Elles font ainsi face à la logique eugénique de cette loi qui va à l’encontre de leurs principes, au premier desquels la liberté reproductive des femmes.

Bien que les militantes soient unies contre la remise en cause de l’accès à l’avortement, elles ne partagent pas les mêmes argumentaires. Deux slogans mettent en lumière leur divergence : le premier, « c’est moi qui décide si je donne naissance ou non » met l’accent sur leur revendication du droit de se réapproprier leurs propres corps, tandis que le second, « faisons de notre société celle où on peut devenir mère ! Celle où on a envie de donner naissance ! », semble prôner un retour à l’essentialisation de la maternité. Ce dernier est fréquemment la cible de critique encore aujourd’hui.

En analysant ces positions au premier abord paradoxales, cette communication explore les différentes logiques des militantes japonaises autour de la question de l’avortement et tente d’éclairer pour quelles raisons cette question ne pouvait pas être abordée seulement en terme de « droit à l’avortement » dans le contexte du Japon des années 1970. Ce faisant, nous remettons en cause l’image de la deuxième vague féministe japonaise parfois qualifiée de « maternaliste ».

  1. Grégoire SASTRE

Guerre russo-japonaise : Guerre secrète (1895-1906)

On retient souvent des conflits la part officielle des décisions, des combats et des négociations. Il demeure donc une large part d’ombre sans laquelle il est ardu d’appréhender un événement. Le conflit nippo-russe ne fait pas exception. Dans le processus politique ayant mené au conflit, on oublie en particulier le rôle du renseignement.

Dans ce qu’Alain Dewerpe nomme la « guerre secrète », le renseignement tel qu’il est organisé par un État, ne possède pas le monopole de cette activité. Dans le cas de la guerre russo-japonaise, le renseignement militaire et diplomatique mis en place par les institutions de l’État japonais coexiste avec un renseignement non-institutionnel.

Les acteurs non-institutionnels du renseignement tel qu’Uchida Ryōhei 内田良平 (1874-1937) jouent un rôle important dans le processus politique ayant mené au conflit, sur les champs de bataille, ainsi que dans l’après-conflit. En parallèle, l’institution militaire produit elle aussi un discours sur la Russie en particulier à travers le renseignement. Ainsi, les informations collectées par des officiers tels que Fukushima Yasumasa 福島安正 (1852-1919) et Akashi Motojirō 明石元二郎 (1864-1919) sont centrales aux réflexions produites par l’Armée quant à la nécessité d’un conflit avec la Russie.

Aussi, à travers l’analyse des actions parallèles et parfois combinées des agents d’influence et de renseignement, cette communication se propose de mettre en lumière le rôle de ces derniers dans le déclenchement et le déroulement du conflit russo-japonais.

  1. Macha SPOEHRLE

Folklore, études nationales et littérature dans le Japon moderne : la question des origines du système politico-religieux et son expression dans l’œuvre d’Orikuchi Shinobu.

Lors de l’établissement du nouvel ordre politique et social du Japon sous l’ère Meiji (1868-1912), de nombreux intellectuels japonais se mobilisèrent afin de réfléchir à l’avenir de ce qui pouvait constituer leur civilisation. En effet, il était désormais vital de se positionner par rapport à un monde bâti selon des normes et des catégories qualifiées d’occidentales, afin d’aller de l’avant, dans la course à la modernité.  Cependant, certains considéraient qu’il fallait revenir « en arrière », soit dans une société ancestrale et quasi-oubliée, afin de trouver les solutions dont avait besoin le Japon moderne.

Orikuchi Shinobu (1868-1953) fut l’un des partisans de cette idée, qu’il développa au sein des études de l’ethno-folklore (minzokugaku) ou encore dans le champ des (nouvelles) études nationales (shin kokugaku). En nous interrogeant sur les rapports entre le folklore ou les études sur le terrain, et les études de textes classiques, nous aborderons l’une des principales théories d’Orikuchi sur la gouvernance du Japon ancien, à partir de la figure de la miko (prêtresse shintô). Nous réfléchirons à la nature du lien entre le système impérial et les rituels tels qu’ils s’articulent dans la pensée d’Orikuchi, en particulier dans le contexte des années 1910-1920. Ces questions seront traitées à l’aide d’exemples tirés de l’œuvre théorique, mais aussi littéraire de l’auteur.

  1. Masumi SUNABA-SEVRIN

Virginia : la cérémonie d’adieu à la jeunesse

En 1968, Kurahashi Yumiko (1935-2005) publie Virginia. Depuis la parution de son premier roman, Partai (1960), cette écrivaine ne cesse d’écrire des œuvres expérimentales sous l’influence de Sartre, Camus ou Kafka. En 1967, affaiblie, elle part aux Etats-Unis pour un séjour d’un an à l’Université d’Iowa. Virginia, son premier travail après le retour au pays, est avant tout le mémorial de son amitié avec une américaine ayant réellement existée. A la fin de ce « roman », en disant adieu à Virginia, l’écrivaine tente, nous semble-t-il, de se séparer de tout ce que ce personnage symbolise pour elle, sa propre jeunesse. La jeunesse est non seulement une période de la vie humaine mais surtout pour cette écrivaine, une catégorie à laquelle certains individus appartiennent. La jeunesse est liée aux sentiments de haine, de honte et de mépris, qui envahissent ses premiers romans. Dans notre exposé, nous précisons d’abord la position singulière de Kurahashi dans le courant littéraire japonais, au travers de ce mot-clé de « jeunesse ». Exclue, tout en acceptant elle-même volontiers cette situation, elle écrit ce roman décrivant une conscience orientée vers soi-même, éclairée sous le jour d’une relation entre deux personnes. Comme un modèle, Kurahashi se réfère à Nadja d’André Breton, sans pratiquer toutefois l’écriture automatique, mais en imitant son style et sa réutilisation du réel. Nous révélons enfin que dans Virginia, disant définitivement adieu à la réalité donnée par les autres, Kurahashi ouvre la voie à de futurs personnages de romans qui incarnent purement ses idées.

  1. Seiko SUZUKI

La chanson comme mémoire collective : histoire, réception, conflits

Avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, plusieurs chansons sont promues par le gouvernement : ainsi, Kimi ga yo [Votre règne], chantée ensemble en direction de l’Empereur ; Kôjô no tsuki [Clair de lune sur le château en ruines], enseignée à l’école au Japon et dans ses colonies ; et Umi yukaba [Si je pars en mer], diffusée pour célébrer les soldats morts. Après la Guerre, Kimi ga yo est considérée comme une chanson impérialiste. Kôjô no tsuki est souvent reprise par les chorales sans réflexion historique. Quant à Umi yukaba, on pratique une forme d’autocensure, le rapport à la mort très présent la rendant taboue. Ces trois cas nous montrent que le fait de chanter ensemble, issu de la Révolution française, puis développé avec le nationalisme, fonctionne toujours de différentes façons comme un dispositif qui participe de la mémoire collective.

  1. Akiko TAKEMURA

La gémination consonantique dans les emprunts français en japonais

Le japonais distingue des consonnes géminées (doubles, longues) et des consonnes simples, et par exemple kitte « couper » s’oppose à kite « venir » (formes suspensives). Parmi les mots empruntés aux langues étrangères par le japonais, certains mots présentent des géminées alors même que la forme d’origine de l’emprunt n’en contient pas, comme par exemple l’anglais stuff [stʌf] « truc » emprunté en japonais comme sutaffu.

Dans cette étude, je comparerai la fréquence de gémination dans les mots empruntés à l’anglais et au français, les deux langues ayant des systèmes phonologiques différents. On peut observer la même tendance en japonais à introduire des géminées dans les mots empruntés au français. Ce changement de variable de la langue source n’entraînant pas de variation notable dans l’insertion des géminées, on peut en conclure que l’apparition de ces géminées est due à la phonologie de la langue cible, le japonais.

  1. Sarah TERRAIL-LORMEL

La découverte d’une névrose japonaise ? Le taijinkyōfu dans les années 1960-1970

Le diagnostic psychiatrique de taijinkyōfu, littéralement « phobie interpersonnelle », désigne une névrose caractérisée par une angoisse qui se manifeste dans les rapports interpersonnels et prenant des formes diverses, telles que la peur de rougir, de regarder dans les yeux, voire la conviction délirante que le regard ou l’odeur corporelle de l’individu importune les personnes environnantes. Ce concept ayant connu un développement apparemment unique et autonome au Japon des années 1930 aux années 1980, elle a longtemps été pensée par les psychiatres japonais comme une névrose spécifiquement nippone. Au-delà des études qui ont pointé le lien évident de cette catégorie diagnostique avec le discours sur l’identité culturelle japonaise (nihonjinron) à son apogée au cours des années 1970, je souhaite me pencher sur les modalités concrètes de sa diffusion et de son usage chez les psychiatres et dans le grand public au cours de son « âge d’or », à savoir les années 1960-1970. Je m’intéresserai en particulier au rapport entre ce développement et le renouvellement des réseaux d’échanges intellectuels internationaux, notamment avec la psychiatrie américaine, le déploiement progressif, quoique limité, de l’approche psychothérapeutique dans la psychiatrie japonaise, et le développement de formes de prise en charge des névroses par les patients eux-mêmes (self-help groups) dans les années de haute croissance.

  1. Naoko TOKUMITSU

Les stratégies sécuritaires de rapprochement avec les habitants mises en œuvre par la police japonaise dans un contexte d’urbanisation

La police japonaise, mise en place dans sa forme moderne suite à la Restauration de Meiji, a cherché à renouveler ses stratégies de rapprochement à chaque fois qu’elle s’est trouvée confrontée à des mouvements conflictuels de révolte ou de résistance : ce fut tout d’abord le cas au début du XXe siècle, suite à l’émeute de Hibiya (hibiya yakiuchi jiken日比谷焼討事件) et aux émeutes du riz de 1918 (kome sōdō米騒動) ; puis, autour de 1968, lors des contestations relatives à la reconduction du traité de sécurité nippo-américain ainsi que suite à une augmentation des craintes liées à l’urbanisation. À chaque stade, la police a cherché à consolider son lien avec les institutions de communautés locales, telles que les chōnaikai (町内会), pour gagner la confiance de la population et développer des réseaux de surveillance, dans une volonté de réconciliation et de renforcement du contrôle. Il serait cependant hâtif d’en conclure que les communautés de quartier ont purement et simplement accepté cette mobilisation policière. En m’appuyant sur une analyse des archives depuis les années 70 ainsi que sur des enquêtes de terrain, je montrerai la manière dont les habitants, afin de défendre une part d’autonomie, ont exprimé des réticences face à la domination du pouvoir policier tout en s’y soumettant partiellement et en partant d’enjeux sécuritaires pour développer des formes de sociabilité au sein du voisinage.

  1. Sarah VALETTE D’OSIA

Les quartiers de plaisir de l’époque pré-moderne : vers une analyse du profil social et de la nature de l’état statutaire des courtisanes de Shimabara à Kyoto

Dans le cadre du système de prostitution licenciée (kôshô-seido) établi par le bakufu des Tokugawa au début du XVIIe siècle, la courtisane, yûjo, était employée en tant que domestique sur la base d’un contrat de domesticité à durée déterminée. Cette position sociale correspondait à un « état statutaire » (mibunjôtai) temporaire qu’il était théoriquement possible d’abandonner au terme de ses années de service au sein du quartier de plaisir, afin de réintégrer son statut et sa communauté d’origine. En prenant appui sur les archives de la maison de tolérance Wachigaiya, sur des témoignages littéraires, sur des contrats de domesticité datant de la fin d’Edo ainsi que sur de récentes études, telles que le collectif dirigé par Saga Ashita et Yoshida Nobuyuki, Yûkaku shakai (la société des quartiers de plaisirs) ou encore l’ouvrage de Sone Hiromi, Shôfu to Kinsei shakai (les prostituées et la société pré-moderne), nous présenterons, à travers l’exemple du quartier de Shimabara à Kyoto, une analyse de l’origine sociale de ces femmes et de la nature de « l’état statutaire » auquel étaient rattachées les courtisanes employées dans les quartiers de plaisir officiels de l’époque pré-moderne, du point de vue de l’histoire sociale et du genre.

  1. Clara WARTELLE

La chanson au service des revendications identitaires : les chants pour enfants prolétariens

Les chants pour enfants dōyō, abondamment produits au cours de l’ère Taishō (1912-1926) sous l’impulsion de poètes et de musiciens japonais, firent peu à peu l’objet de critiques à partir des années 1930. Les auteurs de ces dernières s’opposaient à la vision élitiste des penseurs de la culture enfantine et souhaitaient davantage considérer le rapport entre musique et classes dans la société japonaise. Cette réflexion avait pour assise la littérature prolétarienne pour enfants, qui commença à se développer vers 1925, et mena à la création de chants pour enfants dits prolétariens, les puroretaria dōyō プロレタリア童謡. La nécessité de constituer un répertoire de chants pour enfants qui était propre à cette couche de la population résultait de la conscience d’appartenance à une même classe, et de la révolte contre les privilèges dont bénéficiaient les enfants issus de la classe bourgeoisie.

  1. Aki YOSHIDA

Écrivains zainichi : des écrivains en résistance

La plupart des écrivains coréens du Japon (appelés communément écrivains zainichi) ont produit et produisent encore dans une dynamique de résistance engendrée par des situations de conflits qu’ils ont traversées, l’oppression culturelle sous la colonisation japonaise, la pression assimilatrice au Japon après la fin de la colonisation, en passant par la guerre de Corée et les conflits internes à la communauté.

La reconnaissance de la littérature dite zainichi chōsen jin bungaku en tant que corpus littéraire au début des années 1970 est elle-même le fruit de la lutte que des écrivains zainichi mènent contre les valeurs dominantes et normalisatrices de la littérature japonaise. Cette reconnaissance témoigne de la résilience des écrivains face à leur propre situation : situation de rupture culturelle, politique et géographique avec la Corée. Cette réconciliation avec la réalité d’être-au-Japon (zainichi) procède d’une valorisation de leur situation d’entre-deux afin de l’exploiter au maximum pour leurs créations et de résister contre la tendance paternaliste des critiques littéraires. Dans ma présentation, je propose un rapide exposé du processus de prise de conscience chez les écrivains zainichi, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, sur la nécessité de revendiquer leur différence, pour montrer ensuite à travers le cas de l’écrivain Kim Sŏk-pŏm 金石範 (1925-) comment il mène concrètement une résistance littéraire dans son œuvre.

  1. Céline ZURETTI

Les suites de la défaite du fief de Satsuma contre les Anglais : La délégation de jeunes samouraïs de Satsuma en Angleterre et ses répercussions sur le projet industriel du Shūseikan.

Le bombardement de Kagoshima, lors de la guerre entre le fief de Satsuma et l’Angleterre, en 1863, engendra la destruction de bâtiments essentiels de l’ensemble de manufactures du Shūseikan, le projet le complexe industriel d’inspiration occidentale initié en 1851 par le daimyō Nariakira Shimazu.

À la tête du fief à partir de 1861, son demi-frère Hisamitsu Shimazu (1817-1887) entreprit de faire prospérer le Shūseikan à son tour. Il fit alors le choix d’une paix rapidement signée avec ses adversaires. Cette réconciliation lui permit de mettre en place des relations diplomatiques fructueuses. Une petite délégation de jeunes samouraïs fut secrètement envoyée en Angleterre, en 1865, afin d’étudier les techniques occidentales.

Cet épisode doit-il être considéré comme l’épilogue du projet du Shūseikan ? un renouvellement ? ou un projet à part ? Il s’agit de mesurer la portée de cette délégation sur le plan de la circulation et de la mise en pratique des techniques occidentales dans les dernières années de la période d’Edo et de comprendre en quoi la stratégie adoptée diffère de celle de Nariakira une dizaine d’années plus tôt.

 

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